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Hannah Arendt et la « tribu » en France (1933-1941)

Marina Touilliez

Fuyant la Gestapo, Hannah Arendt, arrive en France en octobre 1933. Elle y restera huit années qui marqueront profondément sa vie et son œuvre à venir. À son arrivée à Paris, la crise économique de 1929 a sonné la fin des Années folles et les réfugiés en paient le prix. La jeune femme de 27 ans, promise à une brillante carrière universitaire dans son pays, devra se faire aux chambres insalubres des hôtels garnis, à la bataille acharnée pour trouver du travail et au racisme.
Dans le Quartier latin et à Montparnasse, ceux qui ont fui Hitler parviennent malgré tout à faire vivre un autre pays en exil. Elle y croise Heinrich Blücher, surnommé « Monsieur », faux dandy et vrai révolutionnaire en errance, qui deviendra son mari. Tous deux font partie d’une famille d’hurluberlus magnifiques qui se retrouve au 10 rue Dombasle, autour du génial Walter Benjamin. Ils forment cette « tribu » dans laquelle chacun puise la force de continuer.
Mais à l’approche de la guerre, et devant l’afflux de nouveaux réfugiés d’Autriche et d’Espagne, l’administration française a créé une nouvelle catégorie de personnes à interner : les « indésirables ». Le 15 mai 1940, Hannah Arendt est convoquée avec 5 000 autres femmes « indésirables » au Vélodrome d’Hiver puis « transférée » au camp de Gurs à 800 km de là. Pendant six semaines, elle connaît « l’enfer de Gurs » et frôle le désespoir. Lorsque les armées nazies envahissent la France, elle profite du chaos pour fuir le camp mais la France entière est devenue une souricière qui se referme sur les réfugiés allemands. Tous les membres de la « tribu » n’en réchapperont pas.

« Nous avons perdu notre foyer, c’est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c’est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l’expression spontanée de nos sentiments. Nous avons laissé nos parents dans les ghettos de Pologne et nos meilleurs amis ont été assassinés dans des camps de concentration, ce qui signifie que nos vies privées ont été brisées. [...] Manifestement personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’êtres humains – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis. »

Hannah Arendt, « We refugees », 1943.

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