25/05/22

« Un parcours formidable »

Recension de Vivre ma vie d'Emma Goldman par David Neau sur le site À voir-à lire.

Emma Goldman raconte sa vie, qui croise à plusieurs reprises la grande Histoire. Certes, la militante parle de ses engagements politiques et sociaux, mais elle revient aussi sur ses émotions. Sa grandeur d’âme laisse pantois. Elle nous offre un parcours formidable, prise dans la tourmente d’événements incroyables.

Résumé : {Vivre ma vie, une anarchiste au temps des révolutions} relate l’incroyable vie d’Emma Goldman, qui a connu l’Amérique capitaliste d’avant-guerre et la Russie communiste des années vingt. Comment trouver sa place dans un monde en déliquescence, comment aider l’être humain à s’affranchir de ses chaînes quand toutes les grilles se referment sans cesse sur vos pas ?

Critique : Un pavé de plus de mille pages attend les lecteurs, mais il fallait au moins cela pour comprendre les époques qu’a traversées Emma Goldman. Née en Russie, émigrée aux Etats-Unis, défendant ses idées dans le monde entier, expulsée en Russie, elle s’installe en Europe. Le livre part de son arrivée à New-York en 1889 pour suivre son histoire et revenir sur sa jeunesse.
La prise de conscience d’Emma Goldman date de 1887 avec le procès de Haymarket et la condamnation à mort des anarchistes August Spies, Albert Parsons, Adolph Fischer et George Engel, jugés à tort responsables des massacres de Haymarket square.
Cette injustice frappera violemment la jeune femme et à partir de là, elle se plongera dans la littérature anarchiste et se battra toute sa vie durant (au moins sur la partie relatée dans ce livre, jusqu’à ses cinquante-cinq ans) pour amener les peuples de la terre à prendre conscience de leurs entraves et à s’en libérer.
La liberté d’expression, la contraception (appelée contrôle des naissances à l’époque), le refus de l’enrôlement militaire, l’amour libre, le droit de grève sont autant de causes qu’Emma Goldman défend, par le biais de conférences et de publications. Toujours au front pour aider les anarchistes injustement emprisonnés, elle semble trouver sa force dans l’adversité.

Mais attention, Emma Goldman n’est pas une machine déshumanisée qui prône la révolution à corps et à cris sans souci des conséquences. C’est un être humain qui partage avec nous ses émotions, ses doutes et ses abattements.
Lors de son exil russe, alors qu’elle vit entre Petrograd et Moscou, elle ne cache pas son aveuglement devant les crimes de la Russie communiste après la révolution de Lénine, ni le temps qu’elle met à ouvrir les yeux et à prendre conscience que la dictature du prolétariat se fait sans le prolétariat, avec les nouveaux dirigeants communistes qui remplacent les tsars, mais en conservent les méthodes abjectes et totalitaires.
Elle accepte sa folle naïveté de croire à chaque conflit sur le sol américain, soi-disant pays de la liberté, que les mentalités vont changer, espère qu’à chaque drame un réveil aura lieu. Mais non, le gouvernement des Etats-Unis nie la liberté d’expression, s’attaque au peuple, l’enferme, séquestre ses porte-paroles, invente des mensonges pour imposer son pouvoir, et le réveil tant attendu n’arrive jamais. Et à chaque fois, Emma Goldman est déçue.
On est profondément touchés par les choix de cette femme qui sacrifie tout à ses idéaux, tout sauf l’être humain. Car son rêve est la libération de l’homme et de la femme, le vivre-ensemble dans une société où l’exploitation cessera d’être.
Quand on se rend compte de l’influence qu’Emma Goldman a eue sur le monde, on est étonné qu’à l’époque du télégraphe, des premiers téléphones, du développement de la presse, une personne qui refuse de se rallier à un parti et à rentrer dans le rang puisse avoir autant de renommée, alors qu’elle souffre du boycott des journaux qui la surnomment « Emma la Rouge ».

En plus de raconter ses années de lutte, ses voyages, ses emprisonnements, ce livre relate aussi ses rencontres. En effet, tout au long de sa vie, Emma Goldman aura croisé les anarchistes célèbres, de Pierre Kropotkine à Louise Michel, mais aussi les célébrités de son temps, Jack London, Sigmund Freund ou encore Lénine... Sans oublier tous ses amis, ses amours, ses compagnons de route et bien sûr l’incontournable Alexandre « Sasha » Berkman, son frère d’armes, si proche et parfois si loin, mais toujours fidèle à ses côtés dans les coups durs.
Ce livre s’arrête trop tôt, car on souhaiterait connaître ce que fut la suite de sa vie, après qu’elle a écrit cette biographie. Et l’on n’a qu’un seul regret en tournant la dernière page : ne plus pouvoir rencontrer cette femme, pour parler même un quart d’heure avec elle.

Vivre ma vie, une anarchiste au temps des révolutions permet certes de comprendre l’horreur qu’étaient le régime capitaliste américain et la dictature bolchévique russe, de saisir le combat menée par une femme de convictions, mais il nous donne surtout la possibilité de mieux connaître Emma Goldman, qui nous ouvre son cœur dans ce millier de pages. Nous n’aurions peut-être pas souhaité vivre son existence, mais nous nous devons de la lire pour penser le monde libre de demain (...).

Pour lire la suite : www.avoir-alire.com/vivre-ma-vie-une-anarchiste-au-temps-des-revolutions-emma-goldman-la-chronique-livre

Emma Goldman