06/06/23

« Travail : "L'ingénieur n’est-il pas en train de commettre le mal de la façon la plus banale qui soit ?" »

Entretien avec Olivier Lefebvre, auteur de Lettre aux ingénieurs qui doutent, par Laure Coromines sur L'ADN.

Ingénieur déserteur, Olivier Lefebvre invite ses confrères, agents passifs du système, à s'échapper de leur cage dorée.

« Si je m’adresse aux ingénieurs, c’est parce que je les connais bien. Je suis – ou j’étais ? – l’un d’entre eux. » Dans Lettre aux ingénieurs qui doutent (publié en mai 2023 aux Éditions L'échappée), Olivier Lefebvre incite les ingénieurs, « artisans d’un devenir technologique qui façonne nos existences et structure nos sociétés » et garants passifs d'un système intenable et nuisible, à s'extraire de leur « cage dorée » et à déserter. Interview d'Olivier Lefebvre, ex-ingénieur aujourd'hui spécialisé dans la philosophie de la technique, explique comment et pourquoi les ingénieurs, de la manière la plus socialement acceptable qui soit, contribuent grandement à perpétuer les travers de nos sociétés, entre recherche de la croissance à tout prix et dépolitisation massive.

Tous les ingénieurs ne travaillent pas dans la finance ou le conseil, certains construisent encore des routes et des ponts... Votre livre s'adresse-t-il aussi à eux ?

Olivier Lefebvre : De manière générale, je parle des ingénieurs qui ont conscience que quelque chose ne tourne pas rond avec leur travail. Nombreux sont ceux qui ont conscience de nuire et se demandent comment mettre leurs compétences au service d'activités plus utiles socialement. Ce n'est certes pas le cas de tous les métiers ni de tous les secteurs, mais il n'est pas dit que les ingénieurs du génie civil doutent moins. Que pensent ceux chargés du projet de l'autoroute Toulouse-Castres, alors que l'on répète qu'il ne faut plus construire de nouvelles infrastructures routières ? (Ndlr : la construction de la 2x2 voies détruira quelque 300 hectares de terres agricoles).

Pour vous, l'ingénieur est « un Descartes des temps modernes » : c'est-à-dire ?

O. L : L’ingénieur est probablement un hologramme sociologique. Le vocable recouvre une telle diversité de métiers et positions sociales que ce serait une erreur de la considérer comme une catégorie sociale homogène. Les ingénieurs font toutefois tous partie de la bourgeoisie car ils occupent une position confortable et relativement sûre. Ils sont les héritiers de la « classe de loisir », qui dispose de temps libre et des moyens d’en profiter. Les loisirs me semblent occuper une place importante dans l’existence des ingénieurs (et plus largement de la bourgeoisie), car ils sont la compensation d’un travail qui manque parfois de sens. Certains ingénieurs appartiennent à la haute bourgeoisie (essentiellement du fait d’une reproduction sociale) et d’autres seulement de la petite bourgeoisie (ils auront généralement fréquenté des écoles moins « cotées » ). Les ingénieurs ont malgré tout un point commun fondamental : leur formation. Cela se traduit par une manière de pensée particulière, une « pensée ingénieur ». Cela implique à la fois une pensée calculatoire, une propension à optimiser, mais aussi un rapport au monde et à la nature singulier.

L’expression « Descartes des temps modernes » que j’emploie ne signifie pas qu'ils sont tous des chantres du progrès. Les ingénieurs ont dans l'ensemble une lucidité concernant la technologie bien supérieure à ce que le grand public imagine. (Lorsque je travaillais dans une société de véhicule autonome, la majorité des ingénieurs venaient au travail avec un simple vélo. Et ce ne sont pas eux qui campent la nuit pour acheter le dernier iPhone.) Je les qualifie de « Descartes des temps modernes » car, par leurs études et leur travail, ils rejouent le geste cartésien consistant à modéliser le monde au travers des sciences physiques et à s’émerveiller des résultats. La fascination pour la technique les pousse à découvrir « ce que la technique peut ». Cela est très dangereux politiquement, car cette fascination passe outre les potentiels effets sociaux indésirables d’une technologie. L’ingénieur peut par exemple considérer que chatGPT va être globalement nuisible (à la culture, à l’esprit...), mais trouver impensable de ne pas le développer pour voir comment c’est de jouer avec (...).

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