« Olympia Press : l’édition érotique contre la censure »
Recension d'Olympia Press de Thibault Saillant par Jean-Jacques Bedu dans Mare Nostrum.
Un éditeur peut-il s’effacer de l’histoire qu’il a contribué à écrire ? Maurice Girodias publie Lolita quand l’édition américaine se dérobe, fait paraître Sade en anglais dans des versions intégrales, engloutit la manne dans un cabaret du Quartier latin, puis glisse hors de la mémoire des lettres françaises. Thibault Saillant exhume cette trajectoire depuis ses marges, archives inédites à l’appui, et restitue son épaisseur à une avant-garde tenue pour infréquentable. Olympia Press, fabrique clandestine de la modernité.
L'héritage et la fabrication de petits livres verts
Avant Olympia Press, il y a le père. Thibault Saillant ancre son récit dans une généalogie éditoriale : Jack Kahane, premier éditeur anglais de Henry Miller, lègue à son fils Maurice une maison, Obelisk Press, et un modèle, publier en France une littérature anglophone trop scandaleuse pour Londres et New York. L’historien affronte la part trouble sans détour. Né Kahane, l’éditeur troque son patronyme contre celui, maternel, de Girodias à l’automne 1940, lorsque Vichy promulgue ses premières lois antisémites ; ses éditions du Chêne accueillent alors deux brûlots accordés à l’esprit de l’occupant, dont une charge antisémite contre André Maurois. Que le futur pourfendeur de la censure ait pu, en 1942, préconiser l’interdiction des publications jugées dégradantes, inutiles ou sans intérêt actuel, voilà une ironie que Thibault Saillant expose sans la dissoudre ; cette probité documentaire est l’un des nerfs du livre.
Le 25 mars 1953, Maurice Girodias inscrit The Olympia Press au registre du commerce. Le nom salue le nu de Manet, scandale du Salon de 1865, et conserve les initiales paternelles. Restait à trouver des auteurs et un public. Le public, ce sont les GI’s désœuvrés et les touristes anglophones du Paris d’après-guerre ; les auteurs, cette bohème d’expatriés de la revue Merlin, vétérans nourris au GI Bill, l’Écossais Alexander Trocchi en tête, qui se baptiseront eux-mêmes d.b. writers, écrivains de dirty books. Maurice Girodias bâtit une mécanique digne de la littérature industrielle au sens de Sainte-Beuve : un catalogue de résumés de livres non encore écrits, lancé pour récolter les précommandes, puis des manuscrits de deux cents pages livrés contre cinq cents dollars, avec leur quota de scènes explicites. Terry Southern se souvient d’un éditeur qui comptait les actes et les hiérarchisait. L’aventure, Thibault Saillant y insiste, fut collective : autour de l’éditeur gravitent traducteurs, secrétaires, écrivains de commande, lecteurs-contrebandiers et éditeurs pirates, dont l’action conjuguée portera l’influence de la maison bien au-delà de ses tirages. De cette chaîne de petits livres verts sortiront pourtant quelques-uns des textes appelés à rouvrir l’espace des lettres anglophones (...).
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