« Contre le racisme, le spectre du prolétariat »
Recension du Spectre du colonialisme de Nedjib Sidi Moussa par Sébastien Navarro dans À contretemps.
Grandi dans un milieu apolitique et doté d’une mémoire médiocre, il m’a fallu creuser profond dans mes souvenirs pour refaire le chemin m’ayant mené aux rives de l’anarchisme. À cinquante-quatre balais, j’en ai déduit que l’antiracisme avait été le déclic. Adolescent, les Noirs et les Arabes m’intéressaient. Dans les nombreuses écoles où j’échouais, si je repérais un basané, il était pour moi. Fallait que je sympathise, que je regarde de près cette peau plus sombre que la mienne, que je m’enquière de l’étrange prénom. Le grand-maigre-timide-nul-en-foot que j’étais comprenait instinctivement que, pour survivre aux marges dans lesquelles le troupeau hégémonique l’avait jeté, il y avait des alliances stratégiques à tisser. À l’instinct, en effet, je sentis que les « étrangers » seraient des alliés. Réflexe de survie, bloc des boucs (émissaires), sociabilité de refuge – une proto-politique assurément. Fréquentant ces fils et filles de l’ailleurs, une évidence se fit jour : plus le temps que je leur consacrais était long, plus leur « exotisme » s’effilochait. Plus je m’approchais d’eux, plus leur singularité fondait comme neige au soleil. J’oubliais leur peau, leur nom, leur origine. Au fond, nous étions globalement les mêmes : on riait pareil, on s’énervait pareil, à la cantoche on mangeait avec le même élan. Quand, bien plus tard, des lectures savantes m’apprirent que les théoriciens du racisme biologique avaient globalement dit de la merde, ce fut la confirmation de ce que mes tripes avaient déjà compris : une seule race humaine et basta.
Quand, bien plus tard encore, les décoloniaux se mirent à brandir la race dans sa version sociale, je fus d’abord intrigué. Constatant l’ascension toujours plus vertigineuse du FN/RN, je me dis que les minorités visées avaient peut-être besoin de nouveaux outils théoriques pour défendre leur couenne. Je lus même Bouteldja avec gourmandise, bien content du coup de pied au cul donné à la bonne conscience blanche. Après tout n’avait-elle pas lamentablement failli avec son universalisme jaboté à outrance et ses missions civilisatrices de façade ? Indigènes, foulard, laïcité : vint le temps des engueulades avec les copains, les camarades, les féministes, les athées, les profs, les syndicalistes. C’est peu dire que, durant ces échauffourées verbeuses, ma mire libertaire s’ébranla, jusqu’à se demander si le slogan « Ni dieu ni maître ! » ne risquait pas de heurter la piété des musulmans dont les preuves d’allégeance à la mère patrie des droits de l’Homme n’étaient jamais suffisantes.
Ma mire bougea jusqu’à celle que ne bougeât plus. À la faveur d’un dernier revirement, elle regagna son emplacement initial (pour le faire court : un anarchisme tendance universaliste enrichi d’approches extra-européennes – « le monde contenant d’autres mondes », des zapatistes étant passé par-là). Ainsi j’appris à avancer sur un fil tortueux : on pouvait dénoncer les habits neufs du racisme anti-arabe dans son islamo-phobique version sans pour autant s’enfermer dans des horizons communautaristes. On pouvait constater l’indéniable ségrégation du pays tout en se tenant à distance des fièvres identitaires, tenir à distance l’usage du qualificatif « racisé » car enfermant les personnes concernées dans un horizon victimaire. Juger que les avant-gardes décoloniales pouvaient se gourer en calant leur grille de lecture sur des catégories au préalablement validées par l’extrême droite (catégories que ladite extrême droite n’hésiteraient pas à retourner contre les antiracistes avec une efficacité autrement plus redoutable) (...).
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