« Un manifeste pour défendre et sauver ce qui peut l'être encore »
Recension du Désert de nous-mêmes d'Éric Sadin par Florent Souillot sur le site de l'association Lève les yeux.
Dans un monde idéal, des cours de technocritique seraient dispensés dans nos lycées et nos universités. Plutôt que de former prioritairement des usagers et de laisser la technique végéter dans notre inconscient collectif, l'école ferait de celle-ci une matière à part entière, la présentant pour ce qu'elle est, à savoir un sujet éminemment politique (si ce n'est l'un des faits politiques majeurs de notre époque).
On y découvrirait Ellul, Anders, Arendt, Illich, Mumford, Bookchin, Postman, Charbonneau, pour n'en citer que quelques-uns. Point besoin d'écran ni de plateformes pour cet apprentissage, uniquement des livres et des professeurs éclairés !
Parmi ces philosophes, Eric Sadin aurait toute sa place, en patient recenseur des impacts du numérique sur notre société depuis plus de vingt-cinq ans. Dès 2009 et Surveillance globale ; enquête sur les nouvelles formes de contrôle, il articule à la fois une conceptualisation de la structure technicienne et le souci de la rendre concrète, opérante, retranscrite dans nos quotidiens d'individus. La technique est cette armature qui tisse nos existences, elle est bien ce fait total dont parlait Ellul en son temps.
L'approche de Sadin se renouvelle ensuite au fil de la progression du rouleau compresseur numérique sur nos vies : La société de l'anticipation (2011), L'homme augmenté (2013), La Vie algorithmique (2015), La Siliconisation du monde (2016), L'intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle(2018), L'ère de l'individu tyran (2020), Faire sécession (2021), et désormais Le Désert de nous-mêmes, paru fin 2025 aux éditions de l'Echappée.
Peu d'auteurs peuvent comme lui se targuer d'avoir dénoncé les risques politiques majeurs soulevés par l'intelligence artificielle (IA) dès 2018, quatre ans avant l'avènement des premiers modèles génératifs grand public (ChatGPT sort fin 2022). A l'époque, même si les systèmes d'intelligence artificielle ne génèrent que marginalement des mots, des images et des sons, ils préfigurent la déchéance du politique en éteignant le geste délibératif. Fin de la vulnérabilité et des affects, nouvel ordre moral machinique, le terrain est préparé.
Près de dix ans plus tard, l'IA est partout et l'on ne compte plus les parutions à son sujet, illustrant la polarisation croissante entre les technobéats et les doomers . Entre ces deux pôles, rares sont ceux qui proposent une analyse exhaustive des enjeux intellectuels de cette révolution, sur laquelle bâtir des réponses et un manifeste pour défendre et sauver ce qui peut l'être encore.
Il ne nous revient pas uniquement d'adopter une position défensive mais également alternative, en nous attelant à instaurer - ou restaurer - une pluralité de contre-modèles fondés sur une exigence primordiale. Celle de ne jamais consentir à l'amputation de notre puissance de vie et du génie logé en chacun d'entre nous et, plus encore, de travailler sans relâche à les cultiver. C'est pour soutenir de telles aspirations que ce livre entend dresser une topographie détaillée du processus d'anhumanisation en cours, de ses ressorts et conséquences, tenus alors, au bout du compte, de s'offrir comme un indispensable guide pratique d'action. Soit un instrument, à sa mesure, à même d'aiguiser notre conscience et de nous ériger en gardiens actifs et opiniâtres de notre âme (...).
Pour lire la suite : www.levelesyeux.com/actualites/2026-11-04-le-desert-de-nous-memes