« L’IA et les chimpanzés du futur »
Recension du Désert de nous-mêmes d'Éric Sadin par Sébastien Navarro dans À contretemps.
Il suffit de faire le test : taper les mots « intelligence artificielle » sur le site d’une librairie et compter le nombre d’occurrences ramenées. 750 ! 750 bouquins sur l’IA ! Si l’on devait concéder une qualité au monde infâme de la machine c’est qu’il fait carburer les vieilles cervelles humaines – et l’auteur de ces lignes n’aura pas échappé au grand techno-bavardage puisqu’il commentait, ici-même, en octobre 2024, le livre de Jacques Luzi : Ce que l’Intelligence artificielle ne peut pas faire [« Réflexions sur un oxymore »].
Mais revenons à la moisson récoltée sur le site de la librairie. Il y apparaît que le premier opus référencé sur l’IA a été édité sous l’ère pompidolienne. Daté de juin 1970, Méthodes pour l’Intelligence artificielle a pour but « d’illustrer constamment la théorie des exemples d’une complexité suffisante pour justifier le recours aux méthodes formelles, mais néanmoins assez simples pour remplir un rôle didactique ». Aussi clair qu’une bouillie postmoderne… Sautons une décennie : en 1987, les Français tapotent encore sur le Minitel et la collection « Sciences » des éditions du « Point » publie La Recherche en intelligence artificielle. La mise en bouche (ou en garde) est on ne peut plus prémonitoire : « Ce vocable sorti de la science-fiction désigne aujourd’hui l’un des secteurs les plus actifs de la recherche, au confluent de l’informatique, de la robotique et des sciences cognitives. Liant intimement questions théoriques fondamentales et applications pratiques, les progrès de l’intelligence artificielle sont appelés à modifier rapidement notre environnement technologique et nos méthodes de communication. » Six ans après, le premier Que sais-je ? sur l’IA voit le jour. Autant dire que l’affaire devient vraiment sérieuse. Enfin pas toujours. En 2010, un obscur tandem signe, dans la collection « Enigma » des éditions Temps présent, un brûlot : Les Ovnis : une intelligence artificielle ! Où l’on apprend que l’IA serait ce langage commun propre à la technologie, aux ovnis, aux maisons hantées « et autres manifestations dites paranormales ». La raison algorithmique en prend pour son grade. En 2019, le paléoanthropologue et technolâtre Pascal Picq publie L’Intelligence artificielle et les chimpanzés du futur. « Chimpanzés du futur » ? Picq emprunte l’expression au professeur de cybernétique anglais Kevin Warwick qui déclarait, en 2002, que ceux qui refuseront de s’appareiller avec les machines « constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur ». Picq nous l’assure : « En attendant les promesses du transhumanisme, une décennie de tous les possibles s’ouvre à nous. Les technologies ne suffiront pas si l’humanité ne s’inscrit pas dans une véritable vision évolutionniste qui associe les intelligences humaines, animales et artificielles. » Du silex au silicium, la ligne est droite – et la misère prospectiviste de Picq totale.
Trois ans après le brouet muskophile de Picq, ChatGPT débarque sur les ordinateurs des entreprises et des familles. Depuis 2022, à l’aide d’un « prompt » et de quelques mots clés, le pékin en pantoufles peut désormais fabriquer des photos bidons plus vraies que nature, planifier ses vacances personnalisées, pianoter en homme-orchestre philharmonique ou bien apprendre le chinois « en discutant avec Carlota, [son] amie IA native en langue ». Dans certains secteurs professionnels (traducteurs, doubleurs, graphistes, journalistes, etc.), cependant, l’inquiétude pointe à la perspective d’avoir, soudain, son cul posé sur un siège éjectable. Si l’IA n’est qu’un surgeon parmi d’autres du capitalisme industriel, alors chacun sait que sa loi d’airain contient un invariant historique, celui de toujours remplacer les autonomies humaines – des prolos du XIXe siècle aux cortiqués du tertiaire du XXIe siècle – par la cadence des automates. On le sait, c’est vieux comme Hérode et les premières colères luddites : les machines c’est du H24 et ça fait pas grève. Aujourd’hui, c’est même mieux : ça nous tricote du rêve en bordées de pixels (...).
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