« "L’anhumanité" ou la catastrophe annoncée »
Recension du Désert de nous-mêmes et de Penser à temps d'Éric Sadin par Patrick Chastenet dans Études.
« Il n’est pas certain que nous soyons la meilleure forme d’intelligence qui soit », avouait il y a peu Geoffrey Hinton, l’un des concepteurs de l’intelligence artificielle (IA) chez Google. Ce credo cybernétique animait déjà les mathématiciens et ingénieurs réunis à la conférence de Dartmouth en 1956 autour de Claude Shannon (théorie de l’information) et John McCarthy (informatique), mais ils n’avaient pas les moyens techniques et financiers dont ils disposent aujourd’hui pour « réduire l’humanité humaine à néant ». Éric Sadin, en véritable héraut du courant technocritique, signe là son meilleur livre dans la veine du très ellulien L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle (L’Échappée, 2018), dans lequel il constatait l’émergence d’un nouveau régime de vérité. En effet, selon ses promoteurs, l’IA aurait vocation à énoncer la Vérité. Et c’est précisément en empruntant une voie anthropomorphique que l’IA justifie le mieux son rôle normatif. Les « vérités » délivrées pouvant être incitatives comme dans les applications de coaching, prescriptives lorsqu’il s’agit d’accorder un prêt ou coercitives dans le cas d’entreprises pilotées par les données. À cet égard, il ne faut pas s’étonner qu’Amazon, traitant déjà ses ouvriers comme des robots, supprime des emplois pour investir massivement dans l’IA.
Forte de son pouvoir d’injonction, l’IA commande et prétend expertiser le réel mieux que nous ne saurions le faire. En vidant de sa substance éthique le principe selon lequel l’erreur est humaine, les chantres de l’IA nous amènent à en déduire que « la machine a toujours raison ». Or, adapter ce référentiel techniciste tend à déposséder l’homme de lui-même, à le faire passer pour une machine défectueuse. Avec le lancement de ChatGPT en 2022 et le déploiement actuel des IA génératives, jamais n’a été aussi forte la probabilité d’assister à « l’obsolescence de l’homme », pour le dire avec les mots de Günther Anders. En soumettant l’homme à des signaux numériques, on obère sa capacité d’initiative, son jugement personnel et sa spontanéité naturelle.
Selon Sadin, qui ne s’est jamais montré aussi alarmiste, nous assistons à une authentique rupture anthropologique. D’aucuns s’en réjouissent, tel le chirurgien Laurent Alexandre alors qu’il s’agit, pour Sadin, d’un véritable effondrement intellectuel et moral, sans équivalent dans l’histoire de l’humanité. À l’en croire, un cap aurait été franchi avec l’externalisation de nos aptitudes les plus fondamentales, à commencer par la faculté de nous exprimer en notre nom propre. Avec l’IA, qui parle ? Lorsque je lis un roman, un poème ou un essai, je suis lié par un pacte moral avec l’auteur, présumé être de chair et de sang, comme moi. Qu’advient-il de ce contrat avec l’avènement des IA génératives ? Et il en est ainsi pour l’ensemble du secteur artistique et intellectuel, même s’il ne s’agit là que de la partie visible du péril qui se profile à l’horizon, puisque Sam Altman, le patron d’OpenAI, annonce être en mesure de « casser le cerveau humain » d’ici quelques années, en vue de nous offrir « un cerveau pour le monde » ! En l’attente du grand jour, les IA actuellement déployées ont déjà commencé à rendre obsolètes l’Homo sapiens, tout autant que l’Homo faber. La part la plus irréductible de nous-mêmes se voit et se verra toujours plus marginalisée, au profit d’artefacts, dans l’indifférence générale, à l’exclusion de quelques voix discordantes émanant de collectifs d’artistes, de traducteurs et de quelques organisations technocritiques (...).
Pour lire la suite : www.revue-etudes.com/article/l-anhumanite-ou-la-catastrophe-annoncee/28278